À la tribune

Examen des crédits des missions "Action extérieure de l'État" et "Aide publique au développement"

La France doit tenir un rôle important en matière de politique extérieure, et changer de paradigme

Vendredi 8 décembre, Michelle Gréaume s’exprimait au nom du groupe CRCE-K sur les missions "Action extérieure de l’État" et "Aide publique au développement" qui étaient en débat.

Elle n’a pu que regretter le manque de moyens accordés à la politique extérieure de la France, dans un contexte pourtant particulièrement tendu.

La France devrait s’inscrire dans une stratégie diplomatique audacieuse au service de la paix

Lire l’intervention de Michelle Gréaume sur la mission "Action extérieure de l’État".

Monsieur le Président,
Madame la Ministre,
Mes chers collègues,

Dans une période où les guerres frappent sur le continent européen, Ukraine, Caucase, comme dans le reste du monde, sans oublier le conflit en Israël-Palestine qui connait une escalade meurtrière dramatique depuis deux mois ; il me parait être une évidence, dans un tel contexte, d’affirmer avec gravité que la France se doit de disposer d’une action extérieure forte, d’une politique ambitieuse en matière de solidarité internationale ainsi que d’un réseau diplomatique à la hauteur de ses ambitions.

Naturellement, nous accueillions favorablement l’augmentation des crédits alloués à la mission « Action extérieure de l’Etat » ainsi que la hausse des effectifs avec 146 équivalents temps plein supplémentaires.
Toutefois, nous n’oublions pas que celle-ci intervient après des années de coupes budgétaires particulièrement virulentes. D’ailleurs, en s’y penchant de plus près, nous nous rendons compte que cette hausse d’effectif repose en grande partie sur l’utilisation de contrats locaux, et non de contrats français, aux salaires souvent très faibles. Il me semble urgent que le Quai d’Orsay garantisse aux agents en poste à l’étranger des conditions correctes de rémunération.

Passées ces considérations budgétaires, il me semble utile de rappeler la priorité de ce budget, telle qu’elle figure à la page 8 du bleu budgétaire, à savoir « la sécurité et la stabilité par la préservation de la paix et le règlement des crises à l’extérieur de nos frontières ».

Car, si nous comparons les 3,5 milliards d’euros consacrés à la diplomatie aux 47,2 milliards d’euros du budget des armées, soit 13,5 fois moins, il apparait évident que les ambitions de l’exécutif sont toutes autres. Cette asymétrie budgétaire relève à nos yeux d’une lecture faussée des enjeux géostratégiques d’aujourd’hui.

Dans un monde empli d’insécurités globales, alimentaires, sanitaires, migratoires, sociales et énergétiques, se contenter de préparer la guerre constitue une erreur grave.
Erreur grave et lourde de conséquences face à l’impérieuse nécessité d’élaborer une stratégie de sécurité humaine globale dont la diplomatie devrait être la pièce maîtresse !

Cette stratégie diplomatique audacieuse au service de la paix, notre pays s’en éloigne un peu plus chaque jour. Le cas du conflit colonial en Palestine est frappant et marque une singulière dérive française.

Le décalage entre l’image de la position française qui persistait encore dans les pays arabes, et la réaction présidentielle au conflit à Gaza, a ainsi profondément choqué. Faute aussi peut-être aux improvisations du Président, avec notamment sa proposition d’une coalition internationale visant à éradiquer le Hamas. Le journal Libération nous apprend que celle-ci aurait été soufflée par Bernard-Henri Lévy. Le même qui a suggéré 12 ans plus tôt au Président Sarkozy de bombarder la Lybie où, depuis, règne la faim et le chaos.
Le malaise a gagné jusqu’aux rangs de notre appareil diplomatique puisqu’une dizaine de diplomates ont exprimé leur incompréhension face aux positions du Président sur la situation dramatique en cours au Moyen-Orient.

Face à tant d’acharnement des promoteurs de guerre, la France se serait particulièrement singularisée en lançant une initiative diplomatique inédite pour obtenir un cessez-le-feu immédiat et relancer un processus de paix.
Seulement, notre diplomatie souffre d’un « deux poids, deux mesures » qui rend la voix de notre pays, au sein des instances internationales, inaudible.

A cette même tribune, Madame la Ministre, vous demandiez, il y a un peu plus d’un an, et vous aviez raison, le retrait des troupes russes d’Ukraine.
Vous semblez beaucoup plus réservée aujourd’hui à vous exprimer de la même façon, s’agissant du retrait des troupes israéliennes de Gaza ou des colons israéliens en Cisjordanie. Or le droit international doit être respecté partout, pourquoi cette hésitation ?

J’ai tendance à penser qu’à cette faillite morale, et à ce fiasco politique qui caractérise la position française sur la situation en cours au Moyen-Orient, s’ajoute le poids d’une sorte de culture coloniale dont notre politique étrangère a du mal à se défaire.
Cette même culture qui, en Afrique, à coups d’interventions militaires ou encore par notre domination monétaire, a conduit au fiasco politique et diplomatique que l’on connait au Sahel.
Il faut changer de logiciel, sans quoi nous ne parviendrons jamais à construire quoi que ce soit de sérieux en matière de sécurité collective.

Sortir du « deux poids deux mesures » en matière de respect du droit international, se détacher d’une logique binaire de blocs dans notre vision du monde, afin de privilégier les solutions politiques aux conflits mais aussi d’en éradiquer les racines.

Cela passe également par la promotion d’un nouvel ordre économique, par une transition climatique à la hauteur des enjeux, par une aide publique au développement juste et ambitieuse, par le respect des droits des femmes, par l’éradication de la faim.

Nous nous abstiendrons sur ce budget, car nous jugeons les crédits accordés bien trop faibles.
Ce budget aurait dû constituer la priorité stratégique de notre politique de sécurité mondiale. Merci.


Le Gouvernement s’était engagé à augmenter annuellement l’aide publique au développement, il n’en est rien et c’est regrettable

Lire l’intervention de Michelle Gréaume sur la mission "Aide Publique au Développement"

Madame la Présidente,
Madame la Ministre,
Mes cher.e.s collègues,
Ce budget connait cette année une stabilisation, aussi bien pour le programme 110 que sur le programme 109 après plusieurs années de croissance régulière.
En effet, si les efforts fournis au cours de la décennie écoulée ont amené l’Aide Publique au Développement française à 15,3 milliards d’euros en 2022, ces progressions restent lentes et insuffisantes et nous ont encore conduit à repousser l’année dernière l’objectif de 0,7%.
En outre, replacée dans le contexte économique morose avec un taux de croissance de PIB inférieur à 1% en 2023, une inflation atteignant 5,8%, cette stabilisation apparente constitue de fait une diminution des crédits.

C’est d’autant plus affligeant, Madame la Ministre, que nous parlons d’un sujet grave qui a fait l’objet d’un relatif consensus depuis le début de 2017 quand l’Elysée avait formulé l’engagement d’augmenter annuellement l’aide publique au développement (APD). La trajectoire vers les 0,7% du PIB dédiés à l’APD semble bien abandonnée.

Par ailleurs, comment ne pas être choquée par la décision du Comité interministériel sur la Coopération internationale et du développement (CICID) de réorienter les priorités d’action vers les questions climatiques ? Prise en toute discrétion et en plein été, cette décision vient purement et simplement à l’encontre de ce qui a été validé par la loi de 2021 sur le développement et la solidarité internationale.

Comprenons-nous bien, cher.e.s collègues, il n’est nullement question de remettre en cause l’importance de l’enjeu climatique pour l’avenir du développement de l’humanité. Mais la loi du 4 août 2021, que nous avons adoptée, portait comme objectif numéro 1 d’éradiquer, je cite, « la pauvreté dans toutes ses dimensions, la lutte contre les inégalités, la lutte contre l’insécurité alimentaire et la malnutrition et l’action en matière d’éducation et de santé ».

Quand les Nations Unies nous disent que depuis 2021, 11 millions de personnes supplémentaires souffrent de la faim en Afrique, il me semble normal de nous interroger sur ce changement arbitraire de priorité.
Quand en outre, nous savons que la crise alimentaire la plus alarmante au monde frappe le Sahel central et 24 millions de personnes.
Que cette région est constituée du Mali, du Niger et du Burkina Faso.
Je ne peux m’empêcher, Madame la Ministre, de faire un lien avec l’échec diplomatique français catastrophique au Sahel et ce changement de priorité de l’APD française.
Celui-ci couvre de honte notre pays, et offrirait un peu plus d’espace sur le terrain aux djihadistes malheureusement.

A la décision du CICID, et l’assujettissement de l’APD aux variations de la politique étrangère s’ajoute désormais celui de nos intérêts économiques en rendant nos instruments bilatéraux plus « transactionnels » avec notamment une priorisation du financement de grands projets urbains d’infrastructures dans des pays à revenu intermédiaire. Mais ce n’est pas tout, l’attribution de l’APD sera dorénavant conditionnée au respect de la coopération migratoire des Etats bénéficiaires.
Irresponsable, cynique, indigne sont autant de mots qui peuvent venir décrire cette politique qui aura un impact négatif direct sur des millions d’individus.

A l’inverse, nous estimons urgent de changer de politique et d’orienter l’aide en faveur du développement propre des pays destinataires.
Cela suppose de tourner le dos à toute tentation de prédation des richesses, qui persiste encore largement et qui risque d’ailleurs de s’aggraver avec l’introduction d’une logique transactionnelle assumée.

De même, nous proposons qu’au moins 10% de l’APD soit également consacrée au renforcement des systèmes fiscaux des pays bénéficiaires, comme le préconise notamment la Conférence des Nations-Unies sur le commerce et le développement.

Par conséquent, et pour l’ensemble de ces raisons, nous sommes contraints de voter contre ces crédits. Merci.

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